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« L’autre qu’on adorait » de Catherine Cusset 

La critique de Dirk


Vu de l’extérieur, Thomas a tout pour être heureux. Si l’on excepte son nom -Bulot- qui pourrait prêter au ricanement des plus potaches, on irait même jusqu’à l’envier. Il est grand, beau et intelligent. En société, il brille par son humour et son érudition. C’est aussi un séducteur né qui plait beaucoup aux femmes. Quant à sa famille et ses nombreux amis, ils l’adorent…

Carpe diem
Thomas est un épicurien. Un jouisseur raffiné. Professeur de littérature française et de cinéma dans une université américaine, il multiplie les aller-retour entre la France et les Etats-Unis, notamment entre Paris et New-York ses deux villes de cœur. Et à chaque fois, il enchaîne les concerts, les expositions, les films et les dîners bien arrosés avec ses amis.

Alors quand Thomas évoque à la narratrice « cette humeur qui envahit [sa] vie telle une marée noire et tue en [lui] tout désir, (…) ce vide qui [l’]engloutit comme des sables mouvants, » elle ne s’inquiète pas. Elle pense à une mélancolie passagère. Elle ajoute même : « Tu es la personne la moins dépressive que je connaisse. Il n’y a personne qui aime la vie autant que toi, qui en goûte mieux les plaisirs et les raffinements. » Et pourtant, l’avenir lui donnera tort.

La vie intérieure
À tout juste 39 ans, Thomas mettra fin à ses jours*. Le diagnostic d’un psychiatre avait révélé, plusieurs mois auparavant, qu’il souffrait de psychose maniaco-dépressive, plus connue aujourd’hui sous le nom de trouble bipolaire. Une maladie mentale au taux de suicide de 25%. Mais au-delà de la froideur du diagnostic médical et des statistiques morbides, il n’en reste pas moins difficile de comprendre comment quelqu’un qui semblait tant aimer la vie qui apparemment le lui rendait bien, ait ainsi pu décider de se suicider. Pour cela, il faut évidemment dépasser les apparences, parce que comme le rappelle Thomas lui-même : « les gens ont quand même une vie intérieure. »

J’en vois déjà certains qui se préparent à fuir craignant un livre larmoyant et glauque. Faut-il leur rappeler en outre qu’il s’agit d’une autofiction dans laquelle Catherine Cusset évoque la vie et le suicide d’un ami très proche, en prenant le point de vue de celui-ci (le roman est écrit à la deuxième personne du singulier) ? Non ne partez pas, car si l’auteur s’attache à expliquer chronologiquement les mécanismes qui ont conduit à cette issue fatale, «L’autre qu’on adorait» n’est pas pour autant un roman tire-larmes à lire avec un cachet de Xanax à portée de main.

Si l’issue est tragique, il y a aussi dans ce récit beaucoup de moments d’euphorie et de joie. Des moments exacerbés par la flamboyance et l’exubérance de Thomas. Ainsi, chez celui que ses amis surnomment affectueusement « le Yéti, » la curiosité intellectuelle n’a pas de limite, l’amour est forcément passionnel, le sexe intense, les nuits courtes, les dépenses extravagantes et les idées grandioses. Avec Thomas, « tout est plus vivant. » Les heures, les jours sont extensibles à l’infini pour ce « braconnier du temps. »

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Les quatre saisons
Seulement cette exubérance a aussi ses revers amplifiés par la maladie : l’éparpillement, l’impatience, la jalousie, la colère, la violence…Ce qui n’est pas sans conséquence sur la stabilité de la vie amoureuse de Thomas. Cette nature excessive se heurte aussi à la rigidité du cadre universitaire américain peu enclin à accueillir des esprits (trop ?) libres aussi brillants soient-ils. D’autant plus que l’intransigeance dont fait preuve Thomas, tant envers les autres que lui-même, l’inhibe plus qu’elle ne le porte. Son refus de la médiocrité –contre laquelle Proust est « le meilleur médicament qui soit »- le conduit paradoxalement à la procrastination et à la défiance de ses pairs.

Alors pour Thomas, la vie est une succession de cycles qui suivent le rythme des saisons et chaque année se répètent. La mélancolie s’installe progressivement en automne préparant le chemin pour la dépression en hiver, avant que l’espoir ne renaisse au printemps et qu’une relative insouciance imprègne l’été. Avec le temps, la spirale de l’échec s’installe, s’intensifie, pour se transformer en une inexorable descente aux enfers.

Au final, restera le souvenir d’un homme à la personnalité fascinante, à qui Catherine Cusset, dans son style vif et épuré, rend un très bel hommage, plein de vie, à la hauteur de l’amitié qui les unissait.

L’autre qu’on adorait (Gallimard) est disponible chez Amazon (20€)

*On ne vous spoile pas, l’information est donnée dès le prologue.

En complément voici l’interview de Catherine Cusset réalisée dans l’émission La Grande Librairie:

Catherine Cusset a notamment écrit La haine de la famille, Un brillant avenir ( Prix Goncourt des lycéens 2008), et New York, journal d’un cycle.

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